EAN13
9782246732518
Éditeur
Grasset
Date de publication
9 septembre 2009
Collection
essai français
Nombre de pages
304
Dimensions
20 x 14 x 0 cm
Poids
300 g
Langue
fre

Présentation De La France À Ses Enfants

François-George Maugarlone

Grasset

Prix public : 19,30 €

I Profondes les vallées Mes enfants, vous devez vous souvenir de la maison de vos grands-parents à Châtenay-Malabry, vous y avez joué, vous avez causé quelques torts aux tulipes, aux primevères, aux crocus (que j'essayais de défendre en prétendant que ce sont des plantes qui croquent les pieds), tout en admirant le majestueux rhododendron – Antoine disait qu'il n'avait jamais rien vu de plus beau... De celle de mes grands-parents à moi, à Ablon-sur-Seine, je conserve un souvenir, ou un rêve, une sorte d'hallucination que je me suis bien gardé d'aller confronter trente ans plus tard à la réalité. Les jardins des grands-parents sont pleins de plantes préhistoriques. De grands sauriens peuvent continuer à s'y ébattre, mais ils sont passés à un statut honoraire, celui de fantasmes. Comment aurais-je retrouvé ces pieds de rhubarbe dont je jurerais qu'ils étaient comparables à des baobabs ? Comment redécouvrir une steppe sous les espèces d'un jardinet ? Qui a pu se permettre de réduire un océan de verdure à une simple pelouse ? Qu'a pu devenir ce temple, la cabane du jardinier ? En revenant de l'enterrement de Vladimir Jankélévitch, je suis passé devant chez mes parents. A cause de Chateaubriand. Oui, sa maison de la Vallée aux loups était à quelques pas de la nôtre – certes plus récente, plus modeste, et moins illustre, très probablement ! Et lui, l'aurais-je jamais pris pour un grand-père mythique ? Voilà ce qui est arrivé. Le docteur Le Savoureux avait acquis la propriété, et de la thébaïde du grand mélancolique il avait fait une maison de santé. Il avait épousé la fille de Plekhanov – je me souviens d'une très vieille dame aperçue aux environs de 1968, léniniste encore je lui prêtai une attention relative. Le Savoureux, auteur d'un ouvrage sur le spleen apprécié en son temps, avait finalement opté pour un suicide lucide, flegmatique, antique. Mais auparavant, complicités russes, il avait accueilli les parents Jankélévitch, qui passèrent là leurs dernières années. Ainsi se complète mon histoire personnelle de ce désormais coin de banlieue. J'ai fait mes études au lycée Lakanal, j'y ai eu pour maître mon cher José Lupin, qui est enterré au cimetière de Sceaux. Eh bien, presque à égale distance, en tout cas de cœur, entre les tombes de mes deux maîtres, il y avait cette maison de mes parents. Au-delà de ce hasard je voudrais évoquer l'histoire de ces lieux, leur légende qui me fit rêver aux heures de l'adolescence, au rythme de mes promenades. J'y confondais mes lectures et mes rêveries, ma petite vie commençante et la grande histoire révolue. J'avais ainsi le souvenir de Danton tel que l'évoque Michelet, se rendant à une rencontre secrète avec les chefs de la Gironde, et, voici de quoi rêver, « dans ce pays encore assez sauvage pour mériter son nom de Vallée aux loups ». Figurez-vous que dans mon enfance j'ai vu Danton, tandis que je lisais ces lignes : « Il allait, cet homme fier, traîné par la nécessité bien plus que par l'espoir, sur cette route de décembre, déjà désolée et sombre, aux premiers souffles de l'hiver. » Certains jours de neige, il m'est arrivé de penser que je mettais mes pas dans ceux de Danton, et de réfléchir au destin de celui qui savait qu'il s'enlisait. Et la neige avait pour moi un sens figuré, métaphysique, elle m'avouait sa noirceur. Michelet harmonise le climat politique aux rigueurs de la nature. Châtenay-Canossa ? La médiation donc échoua, et Michelet voit en ce revers l'origine de la chute commune. Je ne me suis pas identifié à Danton, mais il est vrai qu'au village il m'est arrivé d'aller chercher auprès de Paul Ricœur une absolution qu'il ne m'accorda pas, persuadé qu'en 1968, Robespierre d'amphithéâtre, je voulais lui faire subir le sort des Girondins. Et Napoléon, il aurait profité d'une absence de l'indocile maître des lieux pour visiter son domaine. Joséphine avait contribué au parc de l'auteur du Génie du christianisme, lui faisant don de quelques essences exotiques dignes du voyageur américain. Et Natalie de Noailles, est-elle venue rejoindre le grand homme dans la tour Velléda par une porte dérobée ? Pour ma part, je l'ai retrouvée, la tour, grêle parmi l'odeur fade du réséda. Mais il reste de beaux jours pour les érudits, au moins autant que pour, selon Jankélévitch, la philosophie cataphatique des modes. Autre génie des lieux, malheureux, Condorcet qui, proscrit, avait cherché refuge du côté de la Vallée aux loups. Affamé, il serait entré dans une auberge et aurait commandé une omelette. De combien d'œufs ? Ce grand esprit peu instruit des choses matérielles aurait répondu : « Oh, une douzaine », et se serait ainsi dénoncé comme ogre affameur du peuple. On le conduisit à la prison de Bourg-la-Reine – Bourg-Egalité – où il s'empoisonna. Place Condorcet, à Bourg-la-Reine, c'est là qu'il y avait le plus beau manège de mon enfance.
Trouver ou

Offres